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Depuis toujours, je suis préoccupée par la notion de récit : le récit personnel dans le cadre du
grand récit civilisationnel. Je m'intéresse à ce qui tend à se perdre en terme de mémoire et de
repères collectifs en contexte de mondialisation. À la fois inquiète et fascinée par ce
phénomène inédit qui bouscule les traditions et les identités, je procède par déplacements et
voyages. Je cartographie les rencontres que je fais. La première étape de ma démarche
consiste à documenter la mémoire de gens par le biais d'un appel à participation ou d'une
sélection préétablie. Cette portion du travail s'apparente à celui de l'ethnologue : je collecte des
données. J'écoute les histoires de vie, prends des notes, enregistre des entrevues et fais des
photos de mes protagonistes. À partir de ce matériel, je retourne dans mon atelier et j'invente
des récits en inscrivant délibérément ma pratique dans un médium ancien, la peinture. Je
m'intéresse à produire des narrations picturales fictives à partir de narrations réelles qui me
viennent des rencontres que j'institue avec les gens. J'ai donc un processus qui tend vers l'art
relationnel, mais ce qui est donné à voir en fin de compte s'inscrit dans une tradition picturale
figurative que j'endosse. Ma problématique est la suivante : comment aborder le récit en
peinture et en dessin de nos jours? Tout mon travail se concentre sur cet arrimage entre une
approche très actuelle et une approche traditionnelle, mais aussi entre le documentaire et le
fictionnel. Ainsi, mon esthétique est une synthèse de réel et d'imaginaire qui pousse vers un
certain onirisme.
À elles seules, mes images sont souvent des fragments de récit. Elles constituent des
" arrêts " dans l'action des personnages et c'est en juxtaposant plusieurs tableaux ensemble
que l'idée de narration prend forme. Je propose souvent (mais pas uniquement) un amalgame
de figures classiques et de textures brutes pour rendre compte de la tension expliquée plus
haut. Je laisse sécher et accumule ainsi plusieurs strates picturales que je gratte
successivement pour redécouvrir à nouveau ce que j'ai fait au départ. Je travaille donc un peu
comme une archéologue qui déterre la mémoire et les indices de récit qui se cachent derrière
l'effacement de la matière.
La notion de récit au sens large implique forcément une incursion dans l'Histoire. Je suis donc
sensible aux discours des historiens et sociologues, aux traces matérielles et immatérielles de
ce qui reste du passé, mais aussi aux saisons qui modulent la géographie des territoires que je
visite. Le rapport homme-animal, entres autres, est un axe important dans mes oeuvres : le
bestiaire, le mythe, le conte et la légende retiennent mon attention en ce qu'ils proposent tous
rapport direct avec l'ethnologie et la notion de récit collectif et imaginaire. Leur potentiel narratif
m'inspire une poésie visuelle insolite.
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